Récit de voyage
Trois semaines à Mbujimayi par Nadine LIETAR
Ce voyage s’est rêvé pendant des années, s’est réfléchi pendant des mois, s’est préparé pendant des semaines et s’est vécu pendant un mois. A l’aube de mes 46 ans, le moment était venu de retrouver, de revivre mes racines et de confronter mes regards d’enfant à ceux d’adulte. D’appréhender le passé, le présent et le futur de ma vie qui s’est inscrite et construite partiellement en RDC. Avant mon départ, je savais que ce voyage ne serait pas facile tant au niveau de l’organisation qu’au niveau des émotions mais j’ai enfin l’impression de cesser de courir après l’inaccessible. C’est donc avec excitation, enthousiasme mais crainte aussi que mon compagnon et moi même faisons nos bagages et que nous nous envolons vers mon pays et ma ville natale. Je suis arrivée à Kinshasa le 21 décembre 04 dans la nuit, direction la Procure Ste Anne où nous avons prévu de loger 2 jours. Les hôtels genre Memling ou l’Inter Continental sont bien trop chers pour notre budget Mes premiers contacts avec le Congo et Kinshasa sont ma rencontre avec Pierre Kweteminga et son épouse Maggy qui sont de la famille d’un ami en Belgique ainsi que mes retrouvailles avec les bureaux de la MIBA. Pierre et Maggy ont travaillé à la MIBA et Maggy y est toujours mais à Kinshasa. Symboliquement les liens entre mon enfance, ma famille et le pays se renouaient…comme quoi il n’y a pas de hasard. Entendre papa Pierre me dire que je suis une fille MIBA me replonge immédiatement 33 ans en arrière et me remplit d’émotions. Ma mémoire progressivement s’est réveillée pour retrouver des souvenirs enfouis depuis si longtemps. Je ne connaissais pas Kinshasa en dehors des escales que nous y faisions lors de nos retours à Mbuji Mayi. Kinshasa est une ville immense mais je parviens néanmoins à reconnaître le quartier du Memling et le quartier des bureaux de la MIBA. Très vite nous sommes confrontés au transport en commun, pendant la journée il y a énormément d’embouteillages et il nous faut repérer le fonctionnement des taxis – taxis collectifs bien évidemment. Tout se fait par un système d’appel par signes (un signe pour se rendre dans le Matongué-place de la victoire, un autre pour l’intercontinental etc.…) qui se modifient selon le lieu où l’on attend le taxi. Les moyens de déplacement sont un véritable problème pour les kinois car il n’y en a pas beaucoup et de plus les routes hors des artères principales sont en très mauvais état. Nous pratiquerons également la marche (faire les pieds comme ils disent ), une façon de découvrir la ville. Après les 2 jours passés à la procure, nous sommes hébergés chez Olga, la sœur d’une amie en Belgique. En attendant le départ pour Mbuji Mayi, je fête Noël avec des amis chaleureux, accueillants et je déguste des mets qui enivrent tous mes sens. L’ananas, l’avocat, le sakasaka n’ont absolument pas le même goût qu’en Belgique…ils sont terriblement délicieux. Les barbecues de poissons, de chèvre sont un véritable plaisir de la bouche. Et puis aussi les plats typiques, le foufou, les chenilles et les champignons etc.… Et cette fameuse odeur que j’ai sans cesse recherché au fil des ans…étonnant mais c’est un mélange de plastic brûlé pour allumer le barbecue, de chaleur humide et de nourriture. Cette nuit se terminera aux petites heures et je m’endormirais remplie de satisfactions, de bonheur d’être ici et de sourires. Je suis arrivée à Mbuji Mayi le 28/12/05. Une émotion très forte qui pendant tout le temps de l’atterrissage m’a envahie, dès que par le hublot j’ai vu la ville. Des larmes n’ont cessé de couler sur mon visage. Je n’arrivais pas à me reprendre et à faire cesser ces pleurs…pleurs d’émotions, de tendresse…. j’avais enfin atteint mon rêve trop longtemps cru inaccessible. L’émotion est telle que je me sens perdue dans mes souvenirs….. L’expérience est forte et douloureuse car elle soulève un voile depuis longtemps resté sans mouvement…. A Mbuji Mayi je ne connais plus personne outre Marc Fieremans avec qui je suis entrée en contact par mail afin d’avoir quelques informations. Cependant pendant mon séjour, lui est en Belgique. Pour le logement, nous sommes dans le guest house de Caritas situé prés de la cathédrale et de l’hôpital Bonzola. Au fil des heures et des jours, petit à petit, je retrouve mes repères dans cette ville qui a tellement changé. Revoir les bâtiments de mon enfance (école gardienne, primaire, club, …) permet de tisser le lien entre le passé et le présent….de remarcher sur mes pas d’antan et de m’approprier un peu plus la ville. Une façon pour moi de ressentir l’espace, de me sentir plus à l’aise et d’aller à la découverte des changements. Et puis je m’enivre aussi de ce merveilleux paysage, de ses couleurs vertes dû à sa végétation luxuriante et du rouge de la terre…..j’aime. Premier jour de l’an…..quel merveilleux cadeau de pouvoir le vivre ici ? J‘ai revu ma maison, je l’ai retrouvée….bien que beaucoup plus petite que ce que j’imaginais, elle est restée presque pareille avec sa parcelle, ses arbres, sa barza. C’est vrai que le jardin est moins fleuri, qu’elle n’est plus représentante de notre famille et de ses goûts mais elle me plait toujours autant, c’est comme retrouver un morceau de ma vie. Et pour ne pas rester dans le passé et dans le puzzle de mon enfance, grâce aux discussions avec Florent et Jackie, des amis rencontrés, j’ai pu m’enrichir de l’histoire présente et mieux comprendre l’évolution de cette ville et de ce pays. Un pays, une ville où pour survivre c’est la débrouille, l’établissement d’une économie informelle. Il faut savoir que beaucoup de fonctionnaires ne sont plus payés depuis plusieurs mois et notamment les enseignants. En ce qui concerne la scolarité, ce sont les parents qui jusqu’à présent prennent en charge les divers frais (salaire, matériel…) pas évident, évidemment ! Mbuji Mayi s’est agrandi autour de la ville MIBA(qui par contre, elle n’a pas du tout changé) et de ses 3 marchés –SIMIS, Bakwa-Dianga et celui de la zone de Diulu. Beaucoup d’habitations construites de façon anarchique, je veux dire par-là qu’il n’y a pas eu de plan d’aménagement. Et puis il existe maintenant cette fameuse avenue remplie de comptoirs d’achat de diamants – Koweït city. En fait mon village est devenu une ville, c’est ainsi que mes yeux d’adulte interprète le changement. N’ayant pas de contact, ni de connaissance dans la ville MIBA, en dehors de m’y balader pour retrouver des souvenirs, revoir la chapelle, retrouver la maison de certains ami-e-s, je n’ai pas beaucoup de raisons d’y être. Cependant, je suis allée boire un verre au Club…. histoire de visiter les lieux. Rien n’a changé, à l’intérieur, les peintures sont toujours les mêmes, le grand bar trône toujours et la piscine quoique vide est toujours au milieu du jardin entouré par le mini golf et les terrains de tennis. La différence est que je n’ai pas retrouvé les cris et les rires des enfants et des jeunes envahissant tout l’espace….en fait c’était très calme, il n’y avait que 2 ou 3 personnes. Il faut dire que c’était la période des congés. Par contre, il y a maintenant une salle de gym et celle-ci a l’air fréquentée régulièrement. Nous continuons beaucoup à faire les pieds car les moyens de déplacements restent ici aussi difficiles d’autant plus que les routes sont vraiment dans un état désastreux. Les routes s’effondrent, se creusent, s’écroulent emportant parfois avec elles les habitations. Après une journée ou une soirée de pluie, il n’est pas rare de constater que la route a changé, sa configuration n’est plus du tout la même. Si mon voyage était un retour dans l’enfance, je le voulais aussi tourné sur le présent et l’avenir, c’est pourquoi j’ai visité plusieurs associations et ONG. J‘ai ainsi eu l’occasion de visiter une ONG de femmes qui travaille la question du genre et qui forme des animateurs-trices. Nous avons aussi rencontré une personne qui travaille dans le secteur des droits de l’homme. Nous avons aussi fait la connaissance de Damien et Florent qui travaillent chacun dans une ONG de développement. Toutes ces personnes et ses associations font un boulot remarquable, avec une prise de conscience politique très importante et une envie de changement. Non seulement ils nous ont accueillis chaleureusement mais nous ont permis de d’avoir un regard sur les réalités actuelles et les possibles perspectives d’avenir. Je suis également allée 2 jours dans le centre « Le rayon de soleil »créé par Pie Tshibanda et qui se situe dans la zone de Diulu. Centre qui forme des adultes et jeunes gens soit à la bureautique, à la couture ou encore qui dispense des cours de remise à niveau. Les conversations et les échanges avec les femmes sont très enrichissants, nous pouvons chacune exprimer nos questionnements, interrogations et point de vue sur la situation de la femme tant au Congo qu’en Europe. La zone de Diulu est par ailleurs, bien que pauvre, superbe car elle a un côté rural, campagne très attachant et beau….ce regard de notre part étonnait les habitants. Durant les 3 semaines passées à Mbuji Mayi, nous avons eu un temps formidable…..entre 36 et 38°et seulement quelques heures de pluies. J’ai aimé retrouver cette chaleur pesante qui nous fait ralentir le pas pendant les heures du début d’après-midi, ces nuits chaudes où le ventilateur permet d’avoir un peu d’air mais où le sommeil est profond car chargé de fatigue. Nos soirées sont souvent calmes car sans voiture après 20 h, nous ne sortons pas. Il ne faut pas oublier que l’électricité n’est pas présente partout dans la ville et que de nombreux quartiers sont plongés dans l’obscurité une fois que le soleil a disparu. Ceci dit grâce aux amis rencontrés là-bas, nous avons eu l’occasion d’aller 2 fois au restaurant ainsi que de boire une simba ou une skol à une terrasse. Café que nous fréquentons comme plusieurs congolais lorsque la journée de boulot, vers 17 h est terminée. Ambiance détendue et toujours un accueil sympathique où les gens sont curieux de savoir ce qu’on peut bien faire ici. Evidement dès qu’ils apprennent que je suis née et que j’ai vécu ici, je suis leur sœur …..alors les sourires et les rires, les histoires passées animent nos échanges. Comme nous avions envie de pouvoir quitter la ville pour la brousse, Florent nous propose de l’accompagner à Kamigi à plus ou moins 240 km en passant par Mwene Ditu car l’autre route est impraticable - départ à 8h30. Nous traversons de superbes paysages, palmiers, bananiers, plaine sauvage, petit village isolé au bord de la route mais aussi grande misère au niveau des conditions de santé. Après une route longue et semée de nids de poules, nous arrivons au couvent et hôpital de Kamigi…..architecture étonnante et une concession immense. Il y a quelques années, il y avait en plus de l’hôpital un élevage de bétails importants avec abattoir, maisons de métayer etc…c’est beau à couper le souffle. Actuellement, il reste l’hôpital tenu par un jeune médecin et le couvent géré par 3 sœurs et un curé qui fait les classes –niveau secondaire. Nous quittons les lieux vers 18 heures en espérant être de retour à Mbujimayi dans la soirée. Mais comme souvent dans des longs déplacements, juste après Mwene Ditu, nous crevons 2 pneus d’où obligation de trouver à se loger à Mwene Ditu. Nous ne pouvons réparer les pneus que le lendemain matin. Nos amis trouvent une solution à savoir un hôpital, nous voilà donc en train de dormir dans des lits d’hôpital, juste à côté du service de la maternité. Ce contre temps, nous donne ainsi l’occasion de rencontrer encore d’autres personnes et de découvrir les conditions médicales et de santé de la région. Nous sommes rentrés le lendemain à Mbuji Mayi début d’après-midi. Sur le trajet du retour, nous sommes passés dans le quartier des creuseurs….les gens creusent autour de leur maison dans l’espoir de trouver un diamant….impressionnant car à force de creuser, le terrain s’écroule et évidemment la maison disparaît. C’est cela la face noire d’une ville diamantaire….l’espoir d’être riche un jour ! Beaucoup d’enfants, de jeunes prennent des risques pour atteindre ce rêve et ont donc tendance à délaisser l’école. Il faut dire que les pubs de la TV locale sont très axées sur les comptoirs de diamants… . « sponsors quant tu nous tiens ! ». Après trois semaines passées à Mbuji Mayi, mon séjour touche à sa fin et je dois rentrer sur Kinshasa .Pour notre départ, nous passons une agréable soirée avec nos amis rencontrés là-bas. Je quitte ma ville, heureuse d’y être venue, de l’avoir revue, revécue….d’avoir pu faire des liens présent, passé et futur. Je suis évidemment fortement touchée, chargée d’émotions fortes qui bousculent mes souvenirs, mon attachement à ce pays, mes ressentis et certainement mon après-demain. Enchantée et ravie par les personnes que nous avons rencontré, par leur sourire, leur accueil et leur grand sens de l’humour. Savez-vous ce qu’est le SIDA ? Salaire Insuffisant Difficilement Acquis. J’adore c’est jeux de mots ! Le 18 février 05, nous sommes arrivés à Kinshasa. Notre retour en Belgique est prévu pour le 20 février 05. Il nous reste donc deux jours à vivre ici. Dès notre retour de Mbuji Mayi, nous avons retrouvé Pierre et Maggy, c’est chouette de parler avec eux et échanger nos impressions sur Mbuji Mayi puisque eux-même y ont vécu. Le jour de notre départ, comme une vraie congolaise, mes bagages sont chargés de nourriture (non animale, bien entendu) manioc, sakasaka etc.…. Et voilà, après un mois, j’ai retrouvé le ciel gris et le froid de la Belgique. La tête remplie de soleil, de bonheur et avec une grande envie de retourner là bas. J’avais prévu de rester 2 mois en RDC, si j’ai modifié mon programme, ce n’est pas que je n’y étais pas bien mais les conditions quotidiennes n’étaient pas évidentes. En fait le logement coûte cher et rester là bas sans travailler n’a pas beaucoup de sens. Je risquais très vite de tourner en rond puisque tous les gens que je connaissais travaillaient et donc ne pouvaient pas être disponible sans cesse pour moi. De plus on ne sait pas visiter grand chose vu les problèmes de déplacement ou alors le coût de location d’une voiture. Voilà pourquoi je suis rentrée plutôt que prévu. Ceci dit maintenant si je repartais les conditions seraient différentes car je pourrais loger chez des amis, voire même visiter d’autres régions où les amis ont de la famille et même m’investir dans l ‘un ou l’autre projet de développement. Ce sera pour une autre fois…..il faut bien aussi travailler et donc reprendre le chemin du bureau ! Cependant mon retour à Liège ne fut pas simple, je n’arrivais pas à atterrir ici alors comme j’avais prévu de voyager 2 mois, j’ai repris mon sac dos –direction le Sénégal. Et me voilà rentrée depuis une semaine… c’est une autre histoire mais c’était génial aussi. Ce récit n’est que le reflet de mes ressentis, émotions et impressions. Il est évident que je ne retournais pas là bas en touriste, j’avais un projet précis…des retrouvailles à vivre. Vu le coût du voyage, les conditions quotidiennes, si quelqu’un d’autre veut entreprendre ce voyage, il faut qu’il sache avant pourquoi il a envie de retourner là bas, qu’est-ce qu’il va chercher ….ce n’est pas une destination touristique, il ne faut pas l’oublier. PS : Si vous voulez me poser des questions , n’hésitez pas à me contacter par mail (nlietar@ubik.be) ou tél (04/2271930). Pour lire les réactions au texte, cliquez ici ...
Le 07 mars 2005 -- Révisée le :
05/10/11 |