Histoire de croco

 

L’autre soir, en me déshabillant, une ancienne cicatrice sur la cuisse, juste au-dessus du genou, attire mon attention et mes pensées ont fait un bond de 50 ans en arrière.

 

A cette époque j’étais l’avant-dernier à quitter l’ancien Poste pour occuper une maison de la Route de Lusambo au nouveau Poste. Je peux dire que je dormais sur des diamants puisque le sous-sol de l’ancien Poste renfermait d’importants gisements mais j’étais surtout heureux de fuir le bruit des engins qui découvraient le stérile, jour et nuit, au fur et à mesure de la démolition des maisons. Récemment muté de Tshikapa je ne connaissais pas grand monde à Bakwanga et les premiers contacts avec mon voisin m’ont permis d’agrandir le cercle de mes connaissances.

 

Mon voisin était Jean-Louis Meert, que l’on surnommait « le ket » probablement à cause de ses origines Bruxelloises, et un samedi en début d’après-midi il me proposa de l’accompagner à la chasse au croco, il avait repéré un banc de sable au milieu du Sankuru sur lequel des crocos venaient  se dorer au soleil. Sans hésitation je pris place dans sa DKW, antiquité qu’il avait dénichée je ne sais où, et après quelques kms nous étions à pied d’œuvre. Effectivement, un croco semblait attendre son chasseur et Jean-Louis, après avoir estimé la situation, décida que le meilleur angle de tir se trouvait en haut d’une petite colline surplombant la rivière et nous voilà escaladant à toute vitesse cette pente abrupte en nous agrippant aux matitis, le temps était compté le croco pouvant avoir eu vent de notre présence. Arrivés au sommet Jean-Louis s’installa au mieux, ce qui n’était pas évident sous un soleil de plomb avec la transpiration dégoulinant dans les yeux, néanmoins il cala son fusil, pris le temps de viser soigneusement car il fallait faire mouche du premier coup et pressa la détente d’un doigt assuré. Entendant une assourdissante détonation je vis le croco faire un soubresaut et retomber inerte sur le sable. Je m’attendais à une seconde détonation mais « le ket » avait déjà relevé son fusil, « pas la peine, il a son compte » me dit-il d’un air satisfait.

 

Descendus de la colline le problème de ramener le croco du banc de sable vers la rive se présenta, heureusement la sentinelle d’un bâtiment proche appartenant à la Forminière où à l’Etat, je ne sais plus, possédait une pirogue et avec son aide Jean-Louis pu admirer son trophée de près. Une balle dans l’œil a suffit pour anéantir ce reptile de 2,50 m., un beau tir assurément.  Il fallait aussi trouver le moyen de le ramener à Bakwanga pour le présenter aux autorités du Territoire qui octroyaient une prime de 100.- frs le mètre pour tout crocodile tué. C’est sur le pare-chocs avant de la DKW qu’il fut attaché avec de la corde et arrivés chez lui, ô stupéfaction de ma part !, Jean-Louis ne trouva pas d’autre solution que de vider son frigo pour y placer au frais le produit de sa chasse car, bien sûr, le Territoire étant fermé le week-end, il devait attendre le lundi après le boulot pour l’y présenter. 

 

Sacré Jean-Louis, au lieu de « ket », on aurait pu te surnommer « Crocodile Dundee » à la place de Rodney Ansell qui n’était qu’un petit enfant à l’époque. Surtout que tu as eu d’autres tirs bien placés. Par après je t’ai accompagné plusieurs fois dans tes expéditions en canot sur la rivière, parfois sans rien tirer, parfois un canard où l’autre. Merçi mon ami pour ces moments inoubliables.

 

Ah ! oui, la cicatrice ? eh !, bien, en grimpant sur la colline une feuille effilée comme une lame de rasoir m’a coupé au-dessus du genou, bien sûr j’étais en short, si j’avais mis un pantalon ce ne serait pas arrivé. Je me suis rendu compte de cette blessure dans la voiture en rentrant à Bakwanga, elle saignait toujours car à cet endroit la peau se tend à chaque mouvement de la jambe. C’est la raison pour laquelle elle mis longtemps à se cicatriser et qu’elle est visible………. pour me rappeler « le ket ».